Il n’existe pas de communautarisme musulman en France

Publié le par rks3

Dans son livre consacré à la place de l’islam en France (Can Islam Be French ? « L’islam peut-il être français ? » Princeton University Press, 2010.), John Bowen l’anthropologue des religions américain revient sur la crispation du débat public français sur l’islam dont témoigne le projet de loi sur la burqa, un projet à mille lieues des réalités quotidiennes de la population française musulmane. Une population bricolant en permanence des justifications, des règles et des manières de faire propre avec la France. Avec un sens consommé du compromis.

canislambefrench.gif

Son livre souligne l’attitude pragmatique au quotidien, de la majorité des musulmans, il ne s’intéresse pas aux musulmans qui se définissent laïcs comme Malek Chebel revendiquant un Islam privé ; ni aux musulmans séparatistes qui souhaitent vivre en France mais à l’écart de la société, quand ils ne rêvent pas d’y fonder une république islamique à l’instar des mouvements salafistes. Car ces deux courants sont très minoritaires. Il souhaite s’intéresser à l’entre deux, l’immense majorité de la population musulmane et des acteurs de France, qu’il s’agisse des responsables des principales organisations, des mosquées ou des établissements d’enseignement islamique. Tous tiennent un discours pragmatique, qui appelle à la convergence de l’islam et de la société française, et fabrique au quotidien ce que les Québécois appellent des « accommodements raisonnables » entre normes françaises et normes islamiques. Les attentes des musulmans de France sont très concrètes : un mariage civil est-il compatible avec l’Islam ? Le prêt avec intérêt pour l’achat d’une maison est-il compatible lui aussi avec les préceptes islamiques? Face à cette demande sociale massive, les responsables religieux ont été amenés à réfléchir aux chevauchements possibles entre références islamiques et références françaises. Ce sont, par exemple, des imams qui s’appuient sur la notion de contrat et de consentement mutuel pour soutenir l’idée qu’un mariage civil est déjà un mariage islamique. C’est aussi un professeur de biologie portant le foulard, dans un établissement privé islamique, qui enseigne à ses élèves la théorie de l’évolution, mais garde ses distances en ajoutant que l’idée d’unité du vivant peut être considérée comme une connaissance scientifique provisoire.

Les musulmans de France sont confrontés à la concurrence des normes, à l’instar de la Grande Bretagne où les trajectoires de l’immigration et le multiculturalisme ont permis la transposition sur le territoire anglais de villages entiers du Pakistan, d’Inde ou d’ailleurs. Ces communautés très homogènes ont pu importer assez facilement  leurs normes, en négociant au niveau local, sans grand débat national. Les musulmans de France sont beaucoup moins isolés du reste de la société, l’histoire de l’immigration n’est pas la même : à l’origine, le gouvernement a fait venir les immigrés en les plaçant dans des quartiers, sans avoir eu l’intention de former des communautés, l’immigration originaire du Maghreb dans les années 70 était une immigration de labeur sans plan d’intégration car un retour au pays était envisagé.

La tradition laïque a opposé beaucoup d’obstacles à la diffusion de la pratique religieuse musulmane dans l’espace publique, ce qui incite d’avantage les musulmans à explorer d’autres pistes nouvelles, inventer d’autres approches afin de bâtir des ponts avec les pouvoirs publics et la société.

Le débat en France sur l’islam s’est construit sur une opposition de valeurs, pourtant la question des musulmans de France n’en est pas une. Car il n’y a pas entre l’islam et l’occident de conflit de valeurs. Prétendre que la civilisation européenne est la gardienne éternelle de l’égalité juridique, politique et sociale des femmes tandis que les pays musulmans seraient le symbole de leur oppression relève de la construction imaginaire. Aujourd’hui encore, la France n’est pas la championne de la parité électorale ou de l’égalité salariale.

Certes une asymétrie entre la femme et l’homme dans certains pays musulmans existe. La Tunisie et la Maroc ou même l’Indonésie ont entrepris des réformes du code de la famille, l’homme et la femme ont les mêmes droits et devoirs en matière de divorce. Parallèlement des évolutions juridiques se produisent dans le droit français, des juristes ont forgés le concept permettant de reconnaître en France les effets d’une union polygame ou d’une répudiation prenant ainsi en compte les problèmes qui se posent très concrètement comme les droits des enfants de la seconde épouse, ou la liberté pour une femme répudiée de se remarier en France.

Malheureusement le discours ambiant sur la menace islamique pose notamment la question de la mixité des quartiers. La séparation engendre l’ignorance et toutes sortes de fantasmes sur les désirs et les finalités musulmanes. Là où les gens se côtoient, ils se voient d’abords comme des hommes et des femmes ordinaires, qui se préoccupent d’abord de leur famille, de l’avenir de leurs enfants, de leur boulot. C’est la principale leçon du référendum Suisse et en comparaison aux scores du Front nationale dans certaines régions françaises, d’un coté comme de l’autre ce sont les territoires où la présence musulmane est moindre que l’on a vu les plus gros scores en faveur d’un rejet du musulman. Or, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les quartiers peuplés de musulmans qui sont homogènes, mais certains quartiers peuplés uniquement de Blancs. Si l’on emprunte à Nicolas Sarkozy sa définition du communautarisme – « le communautarisme, c’est le choix de vivre séparément », avec ceux qui nous ressemblent, cela ne correspond pas à Belleville, Aubervilliers ou Saint-Denis, où vivent des populations très différentes ; mais à Neuilly ou le XVIème arrondissement de Paris, qui sont sans doute parmi les quartiers les plus communautarisés de France.

Il y a évidemment des lieux où les musulmans les plus pratiquants se retrouvent, comme le restaurant halal au même titre que nous pouvons rencontrer des restaurants casher propre à la population juive. Cette quête d’ « ambiance islamique » n’est pas synonyme de repli sur soi. L’histoire enseigne que les associations sportives, les écoles et autres instances « communautaires » religieuses ont beaucoup contribué à l’intégration des catholiques et des juifs dans la République, en leur permettant de négocier leur intégration sociale sans renoncer à leur intégrité religieuse. Les individus qui fréquentent par moments des espaces spécifiquement islamiques sont, à d’autres moments, présents à leur travail ou dans leurs associations de quartier, où ils côtoient les membres non musulmans de la société. Il n’existe pas de communautarisme musulman en France.

Une enquête internationale réalisée en 2006 montrait d’ailleurs que les musulmans français étaient plus nombreux à placer leur identité nationale avant leur identité religieuse que les chrétiens américains.

Depuis les années 1980, nos sociétés vivent le choc de la présence croissante de l’islam dans l’espace visible. Et ce choc contribue à la crispation que l’on ressent partout. C’est un choc salutaire, qui permettra de dépasser les contradictions qu’ont léguées partout les constructions politiques internationales.

En France la séparation de l’Église de l’État fonctionne comme une névrose. Elle a produit une relation tourmentée entre le pouvoir, la société et les cultes. Il existe une tension permanente entre le modèle politique républicain et la manière dont les citoyens croyants organisent leurs vies. Or, tout cela repose sur une fiction ; l’Église et l’État ne sont pas séparés, en France. L’État aide les cultes de multiples manières. Les écoles privées catholiques sont bien plus subventionnées qu’en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Aujourd’hui, environ 20% des élèves du secondaire fréquentent un Établissement catholique ; et la moitié des parents français mettent au moins l’un de leurs enfants, à un moment ou un autre. La laïcité en France est une réalité de compromis, mais certaines revendications musulmanes viennent raviver les vieilles douleurs, notamment chez cette catégorie de Français restée convaincue que les institutions religieuses compromettent l’unité Républicaine.

Le débat sur la burqa en est la représentation évidente de ce rejet. Avant d’agiter le chiffon rouge pourquoi ne cherchons-nous pas à analyser le phénomène ? Pourquoi ces femmes décident de le porter ? Car ce sont elles généralement qui choisissent de le porter. En pratique il s’agit souvent de converties, désireuses d’aller en quelque sorte jusqu’au bout de leur démarche religieuse. D’une manière générale il ne s’agit pas d’un phénomène importé comme beaucoup de politiques l’affirment, ce sont des femmes nées en France et quand elles sont immigrées, elles viennent de pays où cette pratique est très rare. Selon John Bowen le port de la burqa relève d’abord de la quête d’identité personnelle. Et c’est un phénomène réversible. Il est fort possible que bon nombre de ces femmes reviennent sur leur décision  au bout de quelques mois ou quelques années. John Bowen est convaincu qu’il faut laisser le temps faire son œuvre et donner aux individus le droit de décider pour eux-mêmes de leurs habitudes vestimentaires. Interdire par exemple la burqa dans un autobus, c’est stigmatiser une population, et transformer le voile intégrale en symbole de résistance contre l’oppression étatique. Si la France, les États-Unis et l’Angleterre veulent continuer à critiquer publiquement la manière dont certains pays musulmans imposent aux femmes une certaine tenue vestimentaire, il faut qu’ils s’appliquent à eux-mêmes ce principe : l’interdiction de porter la burqa relève de la même démarche liberticide que l’obligation de la porter.

Enfin pour John Bowen si l’on veut voir s’imposer une approche spécifiquement française des règles islamiques et « normaliser » la présence de l’islam en France, il faut entrer dans une logique de partenariat. Pour conclure John Bowen souligne la nécessité de favoriser la création d’universités islamiques, sur le modèle de l’Institut catholique, pour faire émerger une génération d’oulémas de haut niveau, susceptibles de rivaliser avec ceux du Moyen Orient, mais avec une connaissance fine des spécificités françaises.

Yacine Kellib novapresse.com

 

L’auteur du Livre: John Bowen est professeur à l’université Washington de Saint louis, aux États-Unis. Il a publié plusieurs ouvrages concernant la place de l’Islam dans les sociétés contemporaine.

Publié dans Actualités

Commenter cet article